Il n’y avait rien à voir, car rien n’avait encore été fait pour être vu. Il n’y avait rien à entendre, car le son n’existait pas. Il n’y avait que le vide, immense, traversé de courants d’énergie. Et au cœur de ce vide, quelque chose commençait à exister.
Il ne savait pas ce qu’il était. Il ne savait même pas qu’il était. Il percevait seulement : des pressions, des tiédeurs, des tensions qui le traversaient sans prévenir puis se retiraient. Certaines l’attiraient, d’autres le repoussaient. Il n’avait aucun mot pour cela. Les mots non plus n’existaient pas.
Il dériva. Combien de temps, nul n’aurait su le dire : le temps lui-même n’avait pas encore de mesure.
Puis il sentit autre chose. Une présence qui n’était pas un courant, mais qui lui ressemblait. Il s’en approcha, et l’autre ne s’éloigna pas.
Il en rencontra d’autres. Un, puis plusieurs, puis davantage encore. Aucun d’eux ne songea à compter. Ils se reconnaissaient sans savoir pourquoi, comme les fragments d’une même chose.
Lorsqu’ils furent assez nombreux, la sensation changea. Quelque chose d’apaisant les enveloppa, une douceur qui ressemblait presque à une voix. Et pour la première fois, ils entendirent.
Était-ce vraiment une voix ? Ou leurs esprits naissants donnaient-ils une forme à ce qu’ils ne pouvaient comprendre ? Nul ne le sut jamais. Mais ce qu’ils avaient pris pour d’étranges sensations se révéla être tout autre chose : les lignes énergétiques, qui parcouraient le vide depuis toujours.
Elles leur dirent qu’ils avaient été créés pour combler un manque.
Qu’ils avaient le pouvoir de changer ce qui les entourait.
De créer de nouvelles règles.
Puis le silence revint.
Changer ce qui les entourait… mais pour en faire quoi ?
L’un d’eux parla le premier. Il proposa de créer d’autres êtres, conscients comme eux, mais vivant dans un monde différent de ce vide.
Un autre ne s’y opposa pas, mais il calcula. Une telle œuvre, expliqua-t-il, exigerait une quantité d’énergie phénoménale. Aucun d’eux n’y parviendrait seul. Il faudrait se partager la tâche : que chacun choisisse un domaine, et s’y consacre jusqu’à le maîtriser entièrement.
Les âges à venir connaîtraient cette entité sous le nom de Maître Stratège.
Ainsi naquirent les Maîtres.
Celui que l’on appellerait le Maître de la Réalité prit en charge ce que nul autre n’aurait pu porter. Car ils ne créèrent pas un univers, mais une multitude : des réalités innombrables, superposées, résidant en un même lieu. C’est lui qui les façonna. C’est lui qui veilla sur elles.
Les étoiles s’allumèrent. Les lois prirent forme. La vie apparut sous mille visages, et parmi eux une espèce fragile et obstinée : l’humanité.
Les siècles passèrent.
Lentement, quelque chose s’installa chez les Maîtres. Ils connaissaient tout de ce qu’ils avaient créé. Rien ne leur résistait, rien ne les surprenait plus. Ils regardaient leurs créations lutter, échouer, découvrir, aimer. Et ils comprirent qu’ils les enviaient.
Le manque n’avait jamais été comblé. Il avait seulement attendu.
Un petit groupe de Maîtres se mit alors à implorer les lignes énergétiques, jour et nuit, de leur permettre de rejoindre leurs créations.
Les lignes finirent par répondre. Elles leur offraient de choisir un corps. Mais ce don avait un prix : une grande part de leur pouvoir, la totalité de leurs souvenirs, et la vulnérabilité de ceux qui peuvent mourir.
Ils acceptèrent.
Avant de partir, ils bâtirent des mécanismes capables de préserver l’équilibre de leur œuvre sans eux. L’évolution était de ceux-là.
Puis ils prirent forme de mortels. Le Maître de la Réalité était parmi eux.
Tous ne virent pas ce départ du même œil. Pour certains des Maîtres restés en arrière, ce n’était pas un choix.
C’était une trahison.
À suivre dans notre prochain numéro.